Saturday 19 August 2017    

Centraide du Grand Montréal

Politique en itinérance : 3 ans mais pas toutes ses dents ! - Lettre ouverte du RAPSIM
Le 27 février 2014, le gouvernement du Québec se dotait d’un instrument majeur pour guider son action avec l’adoption de la Politique nationale de lutte contre l’itinérance. Trois ans plus tard, celle-ci a permis certains progrès mais les moyens investis pour son déploiement font grandement défaut. Il manque de mordant à son action. Cela n’est pas sans conséquence…

À l’hiver 2016, le nombre de nuitées dans les refuges pour hommes avaient augmenté de 10%. Cet hiver, le taux de fréquentation semble se stabiliser, mais différentes décisions du gouvernement font craindre un accroissement de l’itinérance. L’itinérance des femmes demeure sous-estimée, et le 16 janvier dernier la compilation faite par la Ville de Montréal indiquait un taux d’occupation des ressources d’hébergement d’urgence leur étant destinées de 101 %.

Dans un nombre grandissant d’arrondissements de Montréal, différents intervenants constatent des situations d’itinérance réelle, ce qui est le cas aussi dans les autres régions du Québec.

La Politique est porteuse de solutions

Pour intervenir face à cette situation inquiétante, la Politique porte pertinemment une vision globale de l’itinérance. Comme son titre l’indique (Pour éviter la rue et en sortir), elle établit des objectifs pour agir sur plusieurs fronts à la fois, en amont et en aval du problème. Loin d’identifier une seule cause et une seule réponse à l’itinérance, la Politique identifie cinq axes d’action : le revenu, le logement, la santé et les services sociaux, l’éducation et l’insertion, de même que la cohabitation et la judiciarisation.

Dans le cadre du Plan d’action interministériel de lutte à l’itinérance, adopté aussi en 2014 dans les suites de la Politique nationale, différents ministères sont interpellés pour agir selon les différents axes. Le ministère de la Justice soutient des programmes alternatifs à la judiciarisation. Celui de la Sécurité publique travaille à mieux identifier et préparer la sortie des institutions carcérales des personnes sans adresse.

En santé, des services de psychiatrie se développent dans les organismes, et des centres d’injection supervisée verront enfin le jour. Près de 400 nouveaux logements sociaux destinés aux personnes itinérantes sont en développement. Tout n’est pas parfait ni réglé, mais il y a des progrès.

Une action déficiente en matière de lutte à la pauvreté

Un des maillons faibles dans le déploiement de la Politique se situe au niveau des actions nécessaires dans la lutte à la pauvreté. La Politique en itinérance identifie à raison que « si l’itinérance n’est pas seulement un problème de pauvreté, elle est toujours un problème de pauvreté ».

Or, quand on pense aux mesures gouvernementales touchant le revenu des personnes qui fréquentent un centre de toxicomanie et celles qui participent à des programmes de réinsertion ou encore à la réforme de l’aide sociale, force est de constater que depuis l’adoption de la Politique en en itinérance, le gouvernement prend des décisions qui contribuent à la pauvreté. Un changement de cap est nécessaire pour prévenir et réduire l’itinérance.

Le premier et plus important geste à poser est le rehaussement du revenu minimal existant au Québec, soit celui des prestations de base d’aide sociale. Actuellement à 628 $ par mois, c’est un montant trop souvent insuffisant pour payer un logement et ainsi éviter la rue ou en sortir.

Il est également essentiel que le gouvernement n’applique pas les sanctions prévues pour les nouveaux demandeurs d’aide sociale qui ne peuvent pas s’inscrire dans le nouveau programme Objectif Emploi. Réduire jusqu’à 399 $ le montant du chèque est inacceptable et risque fort de contribuer à l’itinérance.

Soutenir différents types d’insertion sociale

De nombreuses personnes qui bénéficient de l’aide sociale essaient d’améliorer leur sort. Il faut les encourager, ce qui n’est pas le cas actuellement. Le montant maximum de gains de travail admissible sans coupe du chèque est de 200 $ par mois. C’est une entrave qui désincite à l’insertion sociale, des camelots de l’Itinéraire à des milliers d’autres personnes qui effectuent différents boulots.

Aussi, pour d’autres personnes, le travail régulier ne peut être une finalité accessible ou souhaitable et le gouvernement doit reconnaitre que différentes formes d’insertion sociale existent, comme le travail à la journée, l’implication communautaire ou le bénévolat. Si elles y sont encouragées et soutenues, ce sont des formules gagnantes pour les personnes qui s’y investissent, ainsi que pour toute la société.

Depuis 3 ans le gouvernement a agi dans le sens contraire : il a coupé et réorienté le Programme d’aide et d’accompagnement social pour qu’il soit ciblé sur des personnes aptes à l’insertion au travail. C’est un objectif louable mais qui ne doit pas se faire au détriment de celui d’aider les personnes qui sont plus éloignés du marché du travail.

De l’espoir ?

À l’approche de son prochain budget, alors que se pointent des surplus budgétaires, il est essentiel que le gouvernement change de cap. Ses politiques d’austérité ont fait croitre les situations d’itinérance ou de vulnérabilité à celle-ci. Le récent revirement du gouvernement face aux changements prévus à l’âge d’accès au crédit d’impôt pour personnes âgées, doit permettre d’espérer qu’il sera à l’écoute.

Pour la lutte à l’itinérance, les espoirs, comme les besoins sont nombreux. Avec son budget et le nouveau Plan de lutte à la pauvreté annoncé par le ministre François Blais pour le printemps, le gouvernement doit agir. Outre les actions au niveau revenu d’autres mesures sont essentielles, dont un investissement accru et à long terme dans le programme de logement social AccèsLogis.

Ce n’est pas en faisant disparaitre le comté de Sainte-Marie/St-Jacques, le comté le plus touché par l’itinérance, que l’on fera disparaitre le phénomène, mais on pourra la faire reculer par des actions bien concrètes. La Politique nationale de lutte contre l’itinérance fête ses 3 ans. À 3 ans c’est normal, elle n’a pas toutes ses dents. En travaillant à la reconnaissance des droits fondamentaux des personnes qui y sont enchâssés, on lui donnera tout son mordant.
 
Lettre ouverte de Pierre Gaudreau, coordonnateur du RAPSIM
publiée dans le
Huffington Post le 24 février 2017.









 

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