Friday 16 November 2018    

Centraide du Grand Montréal

Le vrai nombre de sans-abri ?
Les résultats du 2e dénombrement de l’itinérance visible, mené le 25 avril dernier à Montréal, sortiront bientôt. Après le nombre de 3 016 personnes issu du 1er dénombrement tenu en 2015, le chiffre qui sortira de ce 2e exercice est fort attendu, il sera cependant à considérer avec beaucoup de réserves.
 
Les dénombrements menés à Montréal l’ont été de bonne foi. La Ville, le réseau de la santé, la police et nombre de groupes communautaires y ont participé. Avec du personnel dégagé et des bénévoles, un effort a été fait pour compter toutes les personnes qui étaient itinérantes dans les refuges, la rue, les hôpitaux, les centres de jour et d’autres ressources. Cependant, le problème est l’outil en soi, car il ne produit qu’un polaroid imparfait.

Une partie de la réalité

L’itinérance n’est pas une situation permanente. Au dénombrement de 2015, on a compté 26 personnes au Refuge des jeunes de Montréal, qui voit pourtant 600 jeunes hommes différents par année. Le 25 avril dernier, bien des personnes qui étaient en situation d’itinérance n’étaient ni dans les hébergements, ni dans la rue.
Plusieurs se retrouvaient sur le divan ou le lit de connaissances, sans assurance d’y être le lendemain, et se retrouvant parfois en situation dangereuse. D’autres personnes créchaient chez des amis ou se retrouvaient sur le plancher de maisons de chambres, toutes se retrouvant exclues du décompte.

Des situations invisibles particulièrement vécues par les femmes, qui vont tout faire pour éviter la rue et, pour beaucoup, éviter les ressources qui de surcroit sont souvent à pleine capacité. Le fait que les femmes vivent l’itinérance autrement est bien étayé par de nombreuses recherches. En novembre 2016, Statistiques Canada dévoilait une étude sur L’itinérance cachée, menée auprès de plus de 30 000 personnes, qui dévoilait que 7 % des femmes et 8 % des hommes avait vécu une telle situation dans leur vie. Ainsi, le phénomène de l’itinérance touche les deux avec une importance quasi égale alors que cela n’est pas du tout le cas dans les résultats du dénombrement. En effet, en 2015, les femmes ne représentaient que 24 % des personnes comptées.

Un indicateur de progrès ?
 
Le dénombrement est vu par ses partisan.ne.s comme un indicateur des progrès dans la lutte à l’itinérance. Mené un mardi soir de mars 2015, puis un mardi soir d’avril 2018, journées certes comparables, on peut douter qu’il permettra vraiment de chiffrer un changement porteur de sens.

Que le nouveau chiffre indique une hausse ou une baisse de plus ou moins 300 personnes par exemple, cela ne voudra pas dire qu’il n’y a pas eu une détérioration ou un progrès dans la lutte à l’itinérance. Avec la limite de l’exercice, des personnes qui sont vues et celles qui ne sont pas, le portrait de l’état de l’itinérance que révèlera le 2e dénombrement ne sera pas complet.

Il y a d’autres éléments pour mesurer l’itinérance. Un premier Portrait de l’itinérance, réalisé au Québec en 2014 en utilisait plusieurs, dont la fréquentation annuelle des ressources qui donne une meilleure ampleur de la réalité. Ainsi, en 2017-2018, les ressources d’hébergement pour hommes à Montréal ont dû offrir 230 000 nuitées, une hausse de plus de 12 % en un an.

Le nombre de prestataires d’aide sociale sans adresse est aussi un autre indicateur pertinent. Uniquement au Sac à dos, plus 1 200 personnes y reçoivent leur chèque. Un deuxième Portrait de l’itinérance au Québec prévu pour 2020 reprendra aussi comme indicateur le taux d’effort pour se loger. À raison, quand on sait que 41 000 ménages à Montréal consacre plus de 80 % de leur revenu au loyer.

Un risque important

Le dénombrement a la limite de ne chiffrer la réalité que d’un simple instant, bien des situations d’itinérance n’auront pas été vues et échapperont au décompte. L’enjeu est majeur, car si cet exercice sert à orienter les investissements, ceux-ci seront surtout alignés vers des personnes en situation d’itinérance visible. Bien des femmes, mais aussi des hommes, des jeunes et des personnes âgées, des autochtones et des personnes immigrantes passeront sous le radar et la réponse à leurs besoins aussi.

Pour en savoir plus voir L’itinérance à Montréal au-delà des chiffres

Pierre Gaudreau
Directeur du RAPSIM


(Texte publié dans la revue L'Itinéraire du 1er octobre 2018)


Crédit photo: Claude Majeau






 

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